Mélanie Clavijo, Farinet et le théâtre :

 

"J'ai peur que le plaisir s'en aille"


Grâce à la bourse à Farinet,Mélanie Clavijo de Courtedoux a pu réaliser unrêve de longue date: doter son village d'une troupe dethéâtre. Rencontre quelques heures avant lapremière de la deuxième production

propos recueillis par Yves-André Donzé




Du haut de ses seize ans, Mélanie Clavijo contemple lemillénaire s'épuiser dans la tourmente avec le regarddistant du pilote qui tient le cap, et qui fait confiance àses instruments de navigation. Elle avait treize ans en 1993 elle enaura vingt en l'an 2000. C'est la raison pour laquelle elle avait puparticiper, durant l'été 1993, au concoursorganisé par les Amis de Farinet, avec la participation desjournaux romans et la TSR.Parrainée par le Quotidienjurassien et la comédienne Yvette Théraulaz pourreprésenter le Jura, elle avait planté le décorde ses rêves avec une telle fougue qu'elle en avaitgagné le prix qui récompenserait le projet le plusoriginal. Avec les 20000 francs qu'elle recevrait en l'an 2000, ellepourrait monter le théâtre de village avec uneéquipe de jeunes comédiens. Elle n'avait pasplaidé pour des clous. Ou plutôt si, puisqu'en ayantremporté la finale et raflé le prix, elle a pucréer sans tarder la troupe des C'loups. Aujourd'hui, douzecomédiennes, trois comédiens de 13 à 18 ans etl'animatrice Michèle Maillard s'apprêtent àprésenter leur deuxième production - la premièreavait fait salles combles-. C'est même pour ce soir. Quantà la jeune lauréate de Farinet, elle est àmi-parcours de ses études collégiales au Lycéecantonal où elle prépare un baccalauréatartistique avec option théâtre. Elle en parle avec toutela circonspection que son jeune âge lui dicte. Nous n'avons punous empêcher de lui demander pourtant:
- La bourse à Farinet récompensait l'adolescent romand le plus craquant . Etes-vous toujours aussi craquante ?
- Mélanie Clavijo: (rire franc): Je ne sais pas.J'étais quand même plus petite. Le projet lui,était craquant . Le jury en tout cas trouvait uneliberté et une spontanéité assez dans l'espritde Farinet. Que cela concerne un village tout entier a aidéégalement. C'est : vrai qu'ici à Courtedoux, les gensaiment aller au théâtre. Et puis des gens ontcommencé de soutenir mon projet, d'autres m'ontparrainée comme Pierre-André Chapatte et YvetteThéraulaz. Cela m'a motivée.
- A 13 ans, c'est quoi qui pousse au théâtre?
- On se libère de soi-même.On peut totalement changer depeau. C'est cette diversité de personnages qui me fascinait etqui me fascine toujours. A chaque fois qu'on change de personnage, onvoit les choses d'un autre angle, on change de point de vue.
- Pour parler argent, qu'en est-il de ces 20000 francs? Ils seront versés seulement en l'an 2000.
- C'est le groupe Farinet qui gère l'argent delà bourse avec les partenaires des médias comme FranckMusy de la RTSR. Ils ont déjà versé une partiepour démarrer le projet. Maintenant on essaie de couvrir lesfrais courants par les recettes.
- Que reste-t-il non pas de votre capital fric, mais de votrecapital idées ?
- Nous sommes toujours aussi motivés. Au début on nesavait pas trop quoi commencer. Heureusement que MichèleMaillard qui faisait déjà partie d'une troupe dethéâtre à Alle est venue nous donner un coup depouce pour nous orienter. On ne pouvait démarrer àquinze personnes sans quelqu'un pour nous diriger. Il y aurait toutessortes de petits conflits, ne serait-ce que pour le choix de lapièce.
- Quelle était donc votre premièrepièce, comment cela s'est passé ?
- C'était une fantaisie intitulée Les Dalton chez lesNez Rouges. Il avait fallu faire un rideau de scène,confectionner des costumes, trouver des accessoires. Pourl'éclairage c'est le père d'une fille de la troupe quis'en occupe. Il faut dire que cela reste très sommaire. On nerecherche pas la difficulté: trois panneaux, des portes...
- Et puis le quatrième mur, le public...
- Pour l'instant, c'est peut-être encore trop tôt pour lefranchir, pour avoir un réel contact avec les spectateurs. Ilfaut une certaine maturité de jeu pour cela, et unefaculté d'improvisation. Nous travaillons bien sûr dansce sens. Nous faisons beaucoup d'improvisation. Nous attaquons lapièce elle-même peut-être deux mois avant lareprésentation, pas avant. Après avec le texte, c'estbeaucoup plus facile. On a un canevas.
- Parlez-moi de cette deuxième pièce.
- Là, on a fait un pas de plus par rapport à lapremière. L'intrigue est plus complexe. On a un texte plus conséquent. Le fil rouge de la pièce? On ne sait pas dequel côté se place le personnage principal. C'est unbonhomme ambigu, à la fois très sûr de lui ettrès froussard, qui s'est retrouvé avec sa femme - unefemme plutôt hystérique - et la mèresupérieure d'une institution religieuse, otage de bandits dontle cambriolage d'une banque voisine avait foiré. Il agit commes'il était avec les bandits, mais il ne l'est pas.
- Quel rôle jouez-vous ?
- Moi, je joue un des deux bandits. Il est snob avec un langage assezrelevé qui contraste avec celui de l'autre bandit.
- Vous lui ressemblez ?
-(Rire à deux faces). Je ne pense pas. (Puis, tout àcoup très sérieusement). Ce qui est intéressantc'est de voir comment, par le langage, le personnage domine l'autre.C'est sa façon d'être.
- Il y a un beau travail de confrontation ?
- Oui. Et puis on est beaucoup sur scène. Les répliquesdoivent fuser, et juste. Quand on n'est que deux à parler,c'est plus facile.
-Par rapport au projet initial, que représente pour vous lethéâtre maintenant qu'il y a de la viande autour del'os. ?
- Au théâtre on y va à Courtedoux.Ça, c'est très important. Il y a de l'ambiance en plus.On n'a jamais fini une répétition sans avoir un fourire. Il y a une anecdote pour bien des mots, donc un danger de semettre à rire.
- Alors le théâtre doit servir à divertir pour vous.
- Bien sûr. On a le théâtre le vendredi. On part vraiment d'un bon pied pour le week-end. On laisse tous les soucisderrière et on embarque dans un autre monde. C'est pas mal non?
- C'est quoi encore le théâtre, en plus général ?
- Pour moi, je l'ai vu de Courtedoux d'abord, ensuite dulycée. C'est différent. Au Lycée,
on essaie de passer un message, c'est plus disons, sérieux .Ici, notre pièce, il faut la prendre au premier degré.Au Lycée, quand on a joue Max Frisch on a exploré unsens plus caché, comme celui du pouvoir.
- Reparlez-moi de Farinet.
- Justement, pour moi, Farinet représente la libertépar rapport au pouvoir. Le hors-la-loi valaisan voulait utiliser saliberté à fond, y compris de faire de la faussemonnaie. C'est surtout une légende. Parce que pour moi,I'imaginaire, c'est très important.
- Il y a aussi, vous l'avez dit, les grands problèmes qu'on peut traiter au théâtre mieux qu'ailleurs. Pour vous, le sida a-t-il sa place au théâtre ?
- Bien sûr puisque le sida c'est un problème de la vie.Le théâtre c'est d'abord un miroir de la vie. Lethéâtre sera donc un moyen de parler du sida. Le mieuxavec le sida, c'est d'en parler. Il n'est plus tabou parce qu'on en aparlé.
- Le théâtre est-il une manièred'être optimiste ?
- Ou pessimiste. Ou les deux. Quand on sort d'une pièce dethéâtre, c'est impossible qu'on n'ait pas ressentiquelque chose (de la joie, du rire, de l'émerveillement, de latristesse, de l'émotion). A moins que cela soit une mauvaisepièce. Chez les Grecs, les spectateurs projetaient tous leursproblèmes sur les acteurs et ils sortaient plus libresqu'avant.
- Pensez-vous faire du théâtre votre profession?
- Je ne sais pas. Je ne crois pas. J'ai peur que le plaisir s'enaille avec le métier.

Yvette Théraulaz : "c'est fantastique..."


Contactée, la comédienne s'est montrée ravied'apprendre l'existence et l'enthousiasme de la troupe des C'loups:"J'ai eu, dit-elle, un très bon contact avec Mélanie.Cela me fait toujours rêver que quelqu'un s'intéresse authéâtre. Pour moi, c'est fort d'apprendre que c'est ladeuxième pièce que la troupe monte sur scène.Cela prouve que ce n'était pas une passade. Elle en avaitenvie. Moi j'ai envie de lui dire à elle et à sescamarade de scène, que pour moi c'est une passion que j'aidepuis longtemps et que c'est toujours fantastique de monter unspectacle. Je ne parle pas de la qualité de la pièce :ce qui est important, c'est que le théâtre est un deslieux où les humains peuvent encore se rassembler au nom del'art. C'est important de trouver ces îlots de bonheur dans unmonde guidé par la folie comptable. Pour moi, c'est vital. Sices jeunes font ce travail, cela me touche."