Des jeunes, des fenêtres et desmondes
Une fenêtre ouverte, c'est découvrir, observer,contempler. C'est aussi créer, s'exprimer, exercer, dessiner,voir ou se voir, quand il s'agit d'une fenêtreinformatique.
Depuis dix-huit mois, les cinquante jeunes de l'Elan (Centre deformation de la Fondation Renée Delafontaine),âgés de seize à vingt ans, sont incitésà s'engager dans des projets aussi divers que, par exemple, lacréation d'un magazine pour adolescents, d'une pièceradiophonique, de reportages sur des métiers, d'untéléjournal ou d'une étude sur ledéveloppement de l'enfant. En tout, plus de vingt projets ontété réalisés à ce jour. Ainsi,pour chaque projet, ils vont tenir un rôle, tenter des'identifier à une manière de voir le monde: ils seronttour à tour biologistes, zoologues, mannequins ouhistoriens.
Le but de cet atelier cognitif est, à l'instar des autresateliers de l'Elan, de produire un travail de qualité qu'ilsseront fiers de présenter. Cette production est lerésultat de leur réflexion, découvertes etapprentissages. L'organisation proposée permet de concentrercette démarche cognitive sur un laps de temps relativementcourt; en général trois semaines. Cette duréenous permet, à ma collègue Catherine Morel etmoi-même, de travailler de manière plus intense, plusefficace et plus propice à obtenir un résultat concret,une trace qui les valorise, à leurs yeux d'abord, ainsiqu'à ceux des autres jeunes, des parents et des visiteurs.
Les jeunes sont réunis par groupes de six, ils quittentpour la durée du projet l'atelier dans lequel ils travaillenthabituellement, mais continuent à fréquenter lesactivités sportives et / ou thérapeutiques diverses quel'Elan propose. Nous formons ces groupes en fonction dedifférents critères: leurs compétencesscolaires, leur niveau intellectuel ou leurs intérêts.Nous tenons compte également de la manière dont ilss'entendent, dont ils s'apprécient. Le projet peut aussirépondre à un besoin spécifique du jeune. Nouscherchons une certaine cohérence dans le groupe, un niveaumoyen dans lequel aucun d'entre eux ne risque de se sentir exclu.
Les thèmes, que nous choisissons pour le moment, sontproposés en tenant compte de la dynamique et despossibilités du groupe. Toutes les productions constituent nonseulement l'occasion de s'enrichir mais aussi de travailler ou deréviser des notions scolaires.
L'un des intérêts de l'atelier cognitif résideaussi dans le choix du support informatique: que ce soit pourécrire un texte, faire de la mise en page, dessiner des plansou des objets mais aussi utiliser un scanner, une caméranumérique, travailler en réseau ou sur internet.Grâce à ces moyens techniques, nous pouvons varier lessupports d'apprentissage et en créer de nouveaux. Les jeunestravaillent sur un ordinateur individuel. Ils copient leurs textes,en créent ou participent à des exercices collectifscomme la création d'un graphique sur un tableur ou un exercicede mise en page avec schéma. L'individualisation destâches permet à chacun de rencontrer desdifficultés à sa mesure et d'être satisfait deson résultat.
Nous essayons le plus souvent d'intégrer dans notretravail, des visites, des rencontres, des invitations. Nous avonsainsi pu collaborer avec le CERES (Centre de Ressources pourl'Enseignement Spécialisé du canton de Vaud) pourmonter notre site web qui sera bientôt rendu public.
Au terme de chaque projet, nous réalisons un diaporama surle moniteur, à l'aide d'un logiciel de présentation,où nous expliquons comment nous avons procédépour obtenir ce résultat, quelles méthodes nous avonsutilisées, quelles démarches nous avons entreprises etquels moyens nous avons employés. Nous obtenons alors undocument qui raconte le processus de fabrication du produitlivré. Ce document est ensuite imprimé, remis àchaque jeune comme résultat de son travail mais aussi pour queses parents comprennent ce qui a été entrepris pendantla durée du projet. Ce travail de méta-réflexionnous semble important, il permet de se remémorer ce que nousavons travaillé et comment. Enfin, nous demandons àchacun de faire des commentaires sur ce qu'il aapprécié, sur ce qu'il a trouvé difficile ou cequi ne lui a pas plu. Là encore, cette démarche estnécessaire. Se prononcer sur ce qui a étévécu pendant ces semaines est un moyen de mieux seconnaître et de se confronter à l'opinion des camarades.Du côté de l'enseignant, cette démarche critiquefavorise un meilleur ajustement aux besoins, désirs etcompétences des jeunes. De sorte que nous pouvons àchaque fois améliorer notre fonctionnement et rechercher denouvelles stratégies de conduites de projet.
A la fin de l'année scolaire, nous présentons auxparents tous les projets réalisés durantl'année. C'est l'occasion d'échanger des impressions,de les renseigner sur le travail effectué par leur enfant.L'an passé, cette petite manifestation a étécouronnée de succès. La plupart des parents sontenchantés par ce qui a étéprésenté et nous encouragent à poursuivre danscette voie.
Nos observations montrent une grande motivation des jeunes et unecertaine fierté à utiliser un ordinateur, certainsallant même jusqu'à oublier la pause! Nous les incitonsà collaborer, à s'entraider, à s'enseignermutuellement, à partager leurs découvertes, leursconnaissances. Nous les incitons aussi à oser, à semettre en avant, à s'exprimer sur des thèmesparticuliers.
Les obstacles auxquels nous sommes confrontés tiennentd'abord aux handicaps dont souffrent les jeunes: difficultéà s'exprimer, pauvreté de vocabulaire, peine àanticiper, à imaginer, qui s'ajoutent aux difficultésscolaires. Ce qui pourtant nous paraît être le plusproblématique, c'est l'immense énergie qu'ils doiventfournir pour trouver des idées, pour inventer, pour se mettreà la place de quelqu'un d'autre. Est-ce dûessentiellement au handicap mental ? Ont-ils pu exercer leurimagination pendant leur parcours scolaire ? Ont-ils appris àse débrouiller par eux-même sans la crainte del'échec ? Tout se passe comme si le rapport à l'adulteprime sur ce qu'ils peuvent retirer de ces expériences. Ilscherchent beaucoup plus à trouver les réponsesattendues, à éviter le faux pour dire le juste,à "plaire" à l'enseignant qu'à se laisser allerà inventer, à parler librement. Souvent, nous leurprécisons qu'il ne s'agit pas d'un concours mais d'uneconstruction collective, que nous sommes avec eux, confrontésau même défi.
Il faut rappeler que les jeunes sont en pleine adolescence, et quecette période charnière, parfois difficile àvivre, pour d'autres ne présentant pas de difficultésmentales, est souvent, pour eux, le moment d'une prise de consciencede leurs limites, de leur avenir souvent confiné à desateliers protégés mais aussi de leur fragilité,d'une certaine dépendance à l'adulte et d'une relativesouffrance dans les rapports affectifs. Tout ceci, à desdegrés divers, influence leurs performances, leurinvestissement.
Un autre type de difficulté concerne plus l'utilisation del'outil informatique. Nous faisons en sorte de leur en faciliterl'accès, en rendant son emploi très convivial. Un desexercices que nous leur demandons est de taper à l'ordinateurles phrases qu'ils ont copiées ou qu'ils ont écrites,ce qu'ils apprécient. Ils doivent donc apprendre à serelire et à se familiariser avec la logique du traitement detexte, ce qui dans un premier temps ne va pas de soi. Nous prenonsalors beaucoup de temps pour les initier.
Enfin, il faut souligner l'importance du matériel. Eneffet, lorsqu'on travaille avec des images ou des photos, lapuissance des machines doit être suffisamment grande pour quele temps d'attente ne les décourage pas ou que ce type detravail soit tout simplement possible. Il ne s'agit plus de confortmais bel et bien de la qualité de l'apprentissage. Commentapprendre à écrire avec un crayon dont la mine cassefréquemment ?
Jusqu'à présent, nous avons obtenu de bonsrésultats à en juger par leurs commentaires dont voiciquelques exemples:
Jusqu'à présent, nous avons obtenu de bonsrésultats à en juger par leurs commentaires dont voiciquelques exemples:
| Carlos: | J'ai aimé écrire à l'ordinateur et utiliser une feuille de calcul sur l'ordinateur. J'ai eu, au début, un peu de peine à utiliser le clavier. J'ai aimé voir les photos. J'ai aimé tout le monde, c'était sympa. |
| Aline: | J'ai bien aimé jouer mon rôle, préparer la pièce. C'était difficile de répéter. J'ai bien aimé l'ambiance. J'adore travailler à l'ordinateur. J'ai eu un peu la trouille de jouer. |
| Benjamin: | A la ferme, j'ai pu voir comment on trait les vaches, j'ai aimé ça. Dans l'atelier du menuisier, j'ai vu comment on coupe le bois. En classe, j'aime beaucoup écrire à l'ordinateur. |
Ce qui nous paraît primordial est d'inscrire l'utilisationde l'informatique dans un projet pédagogique dans le butd'obtenir des productions de bonnes qualités et non simplementde faire de l'informatique sans véritable but.L'originalité de notre démarche tient àl'identité même de l'Elan. Les jeunes apprennent enproduisant, ils se forment en formant d'autres jeunes, ilsdécouvrent et surtout se découvrent dans destâches, dans des apprentissages et dans une structure d'atelierde formation. Le produit devient une trace de leurscompétences, de leur savoir. Nous nous appuyons sur leurêtre pour les inciter à devenir. Toutes les troissemaines, nous tentons ensemble de relever un défi, d'ouvrirune nouvelle fenêtre sur le monde, sur les gens, sur la vie etsur nous-mêmes.
Pierre-Alain Crépon, psychologue FSP, enseignantspécialisé, en collaboration avec Madame CatherineMorel, enseignante spécialisée
Fondation Renée Delafontaine, L'Elan , rue de Genève76, 021 / 623.35.25,
Cet article est paru dans PAGES ROMANDES, revue d'information surla pédagogie spécialisée et le handicap mental,n°3, juin 2001.
Pour nous écrire: elanscol@bluewin.ch
Pour connaître les thèmes et lesprocédures de chaque projet, cliquez-ici :Thèmes